La gauche doit mourir pour que le peuple vive

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Dans ma lettre du 24 mars 2016 « Vaincre ou mourir » j’expliquais clairement que « ce qui nous animait hier sous la bannière du Front de Gauche ne peut plus nous animer aujourd’hui sous cette même bannière ». Je disais cela en m’adressant premièrement à celles et ceux qui c’étaient engagés dans le Front de Gauche et j’affirmais, comme près de 130 000 personne aujourd’hui, mon soutien à la démarche de la France insoumise portée par Jean-Luc Mélenchon.

Depuis ce moment, des évènements majeurs m’ont animé. Je pense aux mobilisations d’ampleur contre la « loi travail » et son monde, à l’énergie de Nuit Debout. La tenue des barricades au port de Lorient a permis de faire converger différents profils de personnes dans cette lutte. Des jeunes indignés se sont mêlés aux dockers, des syndicalistes ont participé aux assemblées populaires avec les codes des « nuitdeboutistes » et des liens très forts se sont formés entre des gens qui ne se connaissaient pas avant. Alors que les pompes à essence passaient en pénurie de carburant les unes après les autres, nos esprits étaient en ébullitions et envisageaient le monde de demain. Nous avions la victoire en tête et la promesse de jours heureux. Mais je ne vais pas relater davantage les détails de cette période qui a été nourrie de quantités d’événements, de publications et de vidéos, la plupart étant visibles sur les réseaux sociaux que nous utilisions.

Dans cette lutte nous nous envisageons chacun comme des grains de sable visant à saboter la machine, le système. Qu’importe nos couleurs et nos aspérités, chaque grain de sable est bon pour bloquer les rouages. Avec certains de mes camarades, nous avons très tôt gardé bien au fond de nos poches la carte de notre parti politique, ce qui a facilité certainement le travail de convergence et même mené à des situations appréciables comme des mandats donnés par des syndicats faisant de nous des interlocuteurs auprès de la mairie de Lorient. Ce que nous cherchions par ailleurs, du moins ce que je cherchais, continuellement, était de favoriser la constitution d’un débouché politique à la lutte dans la rue.

Lutter développe la réflexion et la réflexion le goût pour la lutte. J’ai donc développé ma pensée politique en piochant ici et là ce qui semble pertinent et en écartant ce qui éclatait comme une impasse. Voici le cœur de ce dont il est question ici : comment agir politiquement dans le cadre actuel. S’il est besoin de le préciser, j’entends « agir politiquement » en utilisant le système électoral.

Concernant le volet électoral, Il serait trop évident de n’avoir que des analyses à posteriori. Le défi est de s’inscrire dans un cadre stratégique et d’en déceler les pistes de validation et d’invalidation par la confrontation au réel. À ce sujet les explications d’Íñigo Errejón quant à « l’hypothèse Podemos » constituent une véritable mine d’or et ont alimenté de manière considérable ma réflexion stratégique. L’une des questions centrales est de savoir si l’on a intérêt à vibrer d’illusion dans un rassemblement d’une partie, à savoir « la gauche ». Íñigo Errejón fait remarqué qu’« à chaque fois que les secteurs les plus démunis de la société sont devenus des majorités politiques, cela n’est pas passé par la revendication d’être une partie — la gauche — mais en construisant une nouvelle totalité, le noyau d’un nouveau projet de pays. »  C’est la transversalité, le « projet national-populaire » qu’incarnait Podemos avant son alliance avec Izquierda Unida. L’illusion du « rassemblement de la gauche » en France, nous nous en sommes bercé pendant de si longues années, jusqu’à ce que le cadre national démontre l’inefficacité de cette stratégie. Même parmi ceux qui privatisent aujourd’hui le Front de Gauche on en trouvait il y a quelque mois pour le déclarer « cliniquement mort » (propos tenu par Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF, en janvier 2016).

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Jean-Luc Mélenchon résume en quelques lignes de quoi il est question dans son entretion biographique avec Marc Endeweld : « il y avait le programme « L’humain d’abord », la stratégie c’était le Front de gauche, et l’organisation devait être justement une structure commune, ouverte à tous ceux qui se reconnaissaient dans le programme. Sauf qu’évidement le cartel de partis réunis dans le Front de gauche n’a jamais voulu de l’ouverture au tout-venant du peuple qui ne voulait pas prendre de carte ! Cette combinaison a donc explosé en vol aux élections locales dans des arrangements de clocher » et d’ajouter qu’ « on n’est pas fort grâce aux combines et aux jeux d’appareil, on est fort par l’ancrage social des principes qu’on défend ». (Le choix de l’insoumission, p95, Seuil, 18€). Cette pensée est d’ailleurs développée à destination des communistes dans un entretien avec l’hebdomadaire Le Patriote à la Fête de l’Humanité le 10 septembre 2016.

François Delapierre faisait remarquer, si mes souvenirs sont bons, il y a quelques années le risque qu’un jour le terme de « gauche » soit tellement dénaturé qu’il ne serait plus possible de s’en réclamer. C’est ce qu’écrit sobrement Alexis Corbière dans Le piège des primaires, p67 : « Aujourd’hui, le terme « gauche » est devenu flou pour des millions de gens, si ce n’est même suspect. Se lancer dans une polémique à ciel ouvert sur la « vrai gauche » contre la « fausse gauche » est de peu d’intérêt. Ces controverses sémantiques, très vites obscures pour le plus grand nombre, passionnent peu. »

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Ainsi des milliers de gens se retrouvent dans la stratégie inclusive et globale de la France insoumise et quand Jean-Luc Mélenchon obtiendra 15, 20 ou 25% des suffrages à l’élection présidentielle, quel sens aurait des candidatures de « rassemblement de la gauche » aux élections législatives après une formidable campagne au service du peuple contre l’oligarchie ? Mon propos vise clairement des combines électoralistes déconnectées d’une stratégie nationale et populaire de conquête du pouvoir.

Travailler à des rassemblements locaux peut avoir du sens dans le cadre d’une bataille culturelle ancrée sur un territoire défini. Les collectifs formés avec Nuit Debout, par exemple, pourraient tout à fait muter, ou au moins être un substrat fertile, pour former des mouvements politiques populaires tirant leur légitimité de leurs actions et des liens créés avec les uns et les autres. Ce type de mouvement pourrait avoir la prétention à long terme d’utiliser les élections locales comme un outil de mise en application de radicalités concrètes qui n’effacerait pas le travail de convergence des luttes, d’animation de nouveaux médias et d’organisation d’évènements culturels faisant de l’éducation populaire.

La France insoumise peut être de son côté une formidable opportunité de construire un nouveau mouvement de masse ayant un maillage territorial conséquent.  Il y aura d’ailleurs des candidats de la France insoumise dans les 577 circonscriptions de France, car la présidentielle et les législatives sont parties intégrantes de la même campagne. Si elle semblait faire partie de la solution hier, il semble indéniable aujourd’hui qu’en quelque sorte la gauche doit mourir pour que le peuple vive. À agiter avec force le drapeau, à l’épuiser, regardez qui s’emporte et s’effiloche : le rouge du drapeau c’est celui qui subit le plus la rage de la tempête. Ce rouge, au bout, c’est nous : ceux qui plient l’échine quand le bleu reste droit sur la hampe, ceux qui s’effacent sous le blanc lorsqu’on plie bagage. Le rouge du drapeau, c’est celui qui se déchire avec le vent, avec le temps.


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